Pour mon anniversaire, mon ami Éric, qui me connaît bien, m’a offert un cadeau qui m’a bouleversé. Un arc qu’il a réalisé de ses mains en bois d’if. Un bois particulièrement difficile à façonner tant il résiste et ne se laisse pas plier.

Un arc et trois flèches : la première pour la protection du corps, la seconde pour l’alignement du cœur et la troisième pour la direction de l’esprit.

Trois flèches que je tire tous les matins dans une souche en bois dont je m’éloigne un peu plus chaque jour, à mesure que je gagne en assurance. Un rituel pour revenir à mon centre et à la clarté de mes intentions. Qu’il pleuve ou qu’il vente, je ne déroge pas à ce rituel.

Je me connecte à l’esprit des samouraïs dans ce tir intuitif. Être concentré sur ma cible, clarifier mes objectifs, car sans direction et sans intention, notre esprit se perd. Il ne fait que rebondir et finit par dissoudre sa lumière. Et Dieu sait si les occasions sont nombreuses actuellement de laisser notre esprit virevolter et de se laisser manipuler, distraire par la peur et l’agitation alentours. Dans l’affolement et la réactivité, nous sommes sûrs de rater notre cible.

Viser, c’est adopter une attitude juste et détendue et servir la direction que souhaite prendre notre âme sur la terre.

Dans cette période incertaine et agitée, plus que jamais, nous avons besoin d’être concentrés non pas sur ce que nous voulons éviter, mais sur ce que nous voulons réellement obtenir et incarner pour nous, pour notre entourage et pour ce monde dont nous sommes chacun les cocréateurs.

Pour autant, si la direction demande à être précise, nous gagnons à être calmes, libérés de l’enjeu pour ne pas choisir un esprit fermé, réactif, agressif, braqué parce que nous n’atteignons pas notre but au rythme que nous imaginions – ou parce que d’autres visent d’autres cibles, parfois totalement opposées à la nôtre.

Comme on prépare un itinéraire au moment de partir en voyage, j’adopte suffisamment de précision pour ne pas perdre de vue ma cible, et assez de souplesse pour m’adapter à l’imprévu qui ne cesse de me surprendre quotidiennement.

Une flèche pour le corps, pour vérifier que je suis ancré. Je m’assure que mes convictions ne sont pas dictées par d’autres, par mon mental ou par mes peurs, mais qu’elles s’inspirent du bon sens, de la justesse et de la paix. Ces convictions s’appuient sur les lois universelles du vivant. Je vérifie alors en tirant que je suis bien ancré sur la terre et que ma respiration est ventrale. Je confirme que mon visage est détendu.

Une flèche pour l’alignement du cœur, pour m’assurer que mon cœur est ouvert et aligné au projet de mon âme. Car lorsque le cœur est fermé ou blessé, les intentions les plus nobles créeront plus de souffrance encore.

Tous les matins, je m’applique, je fais de mon mieux pour adopter le geste juste. Je me concentre sur ma cible. Mais lorsque je décoche une flèche, je ne cherche plus à réorienter sa trajectoire. Il en est de même pour nos paroles. J’ai pu observer ces dernières semaines combien nos mots peuvent être interprétés, transformés. Nous sommes responsables de ce que nous disons ou écrivons. Pas de ce que l’autre en interprète.

Certains matins, les trois flèches atteignent le centre de la cible. Certains jours, aucune ne les touche, et le lendemain, seulement l’une ou l’autre. Je ne me glorifie pas plus de mes progrès que je ne me laisse distraire par mes erreurs. Les échecs ou les erreurs de trajectoire n’existent que pour celui qui s’arrête en route. Pour le marin déterminé, ce ne sont que des bords tirés à partir desquels il se réajuste quotidiennement.

Je remets cent fois sur le métier l’ouvrage et m’engage à me concentrer sur ma cible. Celle-ci s’éclaire au fil des jours, elle devient plus précise, plus naturelle, plus évidente, plus lumineuse aussi, et j’ai de plus en plus de plaisir à bander mon arc, comme j’ai de plus de plaisir à œuvrer à partir de mes paroles et de mes actes. Le centre de la cible n’est pas une fin en soi, il est une direction que je choisis et réajuste jour après jour.

Alors, cette phrase tant entendue prend tout son sens : le but du chemin est le chemin en lui-même.

Dans cette période incertaine où tout nous éloigne de ce en quoi profondément nous croyons, dans cette période où nous sommes si enclins à douter de l’autre, de nous, je vous souhaite de tout cœur de concentrer votre vision sur votre cible. Vous la reconnaîtrez, car elle vous met en joie, en paix et en harmonie. Alors, peu importe les flèches qui se perdent dans les fourrés.

Plus la cible est claire et l’objectif louable, plus le découragement et la peur se dissipent. Il ne reste ainsi que le mouvement juste, le moment juste et l’acte juste.

Chaque flèche tirée est un acte posé. Un acte de plus au service de l’âme du monde.

Arnaud Riou

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