« Greta n’est qu’une gamine. Que connaît une enfant de 16 ans à l’écologie ? Quelles études a-t-elle suivies ? Quelle est son expérience ? Elle est manipulée, c’est évident ! De plus, elle est autiste ! » dénoncent les uns.

« Greta ? C’est l’avenir du monde ! Elle nous alerte là où les politiciens ne font que multiplier de belles paroles creuses et vides ! » prophétisent les autres.

Ainsi, une jeune activiste inconnue il y a quelques mois (et pour cause, vu son âge) fait la une de la presse, s’impose dans les rassemblements internationaux et parlemente avec les chefs d’État pour porter en mots simples un message sur une écologie qui devient plus populaire que jamais. Coup de pub pour les uns, révélation pour les autres. Certes, son verbe est spontané, elle affiche par son jeune âge par une grande force d’engagement, mais pourquoi provoque-t-elle autant de controverses, pourquoi son sourire en biais nous fait-il tant grincer des dents ?

Qu’il s’agisse de Greta Thunberg, de Bernard-Henri Lévy, de Coluche ou de Donald Trump, certaines personnalités ne laissent pas indifférent. Ce n’est jamais un individu qui nous dérange ou nous fascine, mais ce qu’il vient remettre en question en nous à partir de ce que nous projetons sur lui. C’est ce qu’on appelle l’effet miroir. « On existe à travers le regard des autres », disait Roland Barthes. Ce qui nous gêne n’appartient pas à l’autre, qui n’est qu’un miroir de nous-même, mais à notre ombre refoulée.

Être de cœur ou pantin manipulé ?

Pour les chamans, l’être humain s’exprime, choisit et vibre à partir de trois intelligences.

La première est l’intelligence vitale. C’est l’intelligence qu’utilisent tous les animaux pour assurer leur survie, réguler les espèces, planifier les migrations, organiser les chasses, la nidification, la cohabitation avec les autres espèces. L’intelligence vitale nous aide à nous orienter en forêt, à reconnaître un prédateur, à vivre en harmonie avec l’environnement.

La seconde intelligence est l’intelligence du cœur. Ce centre vital situé au niveau de la poitrine régule notre relation aux autres. Qu’il s’agisse d’humains ou d’animaux, certains individus utilisent cette intelligence comme le premier levier, d’autres l’ont verrouillée au point de douter de son utilité. Chaque intelligence s’entretient tel un muscle.

La troisième intelligence est l’intelligence cérébrale. Elle est nécessaire pour résoudre des équations, pour mettre en place une perspective, aborder des sujets complexes, intégrer des données paradoxales, notamment en tentant de se projeter dans un futur hypothétique.

Ainsi, un orang-outang va défendre sa forêt en s’appuyant sur son intelligence vitale ; un promoteur va raser les arbres en calculant le prix de revient à l’hectare en se servant de son intelligence cérébrale ; et un poète va écrire une ode à la nature même s’il habite en ville et ne sait reconnaître un érable d’un bouleau. Ce dernier s’appuiera ici sur sa seconde intelligence, celle du cœur. Le cœur a ses raisons que la raison ignore.

Majoritairement, nos sociétés industrielles sont dominées par notre troisième intelligence. L’intelligence cérébrale. Le système scolaire considère l’enfant comme un vase vide qu’il faut remplir de connaissances acceptées par le plus grand nombre.

Aujourd’hui, notre société moderne est gouvernée principalement par un régime hydrocéphale et schizophrène. Hydrocéphale, car on ne reconnaît plus l’émotion ni le cœur comme des indicateurs d’intelligence, notamment quand il est question de politique ou d’économie, et schizophrène, car on lutte contre ses deux intelligences pour n’en garder qu’une.

Dans nos assemblées, les deux premières intelligences participent peu aux échanges. Les débats parlementaires durent des heures, s’opposent à coup d’amendements et d’arguments dont le citoyen commun devient incapable de mesurer la pertinence. Une assemblée qui chercherait le consensus commencerait par méditer en silence en forêt avant de prendre une décision concernant l’écologie. Un député commencerait par regarder un veau dans les yeux avant de s’engager dans une réforme sur le bien-être animal.

Il est politiquement acceptable, mais humainement insupportable, qu’autant de migrants soient rejetés à la mer, que l’on tue en France un milliard d’animaux par an pour se nourrir ou encore que l’on ait détruit 40 % de la faune sous-marine et 90 % des lombrics en à peine 40 ans.

Dans les organes de décision des peuples premiers, on écoute les sages, car leur point de vue intègre autant l’intelligence du cœur que l’intelligence vitale et l’intelligence cérébrale. Le point de vue d’un enfant, celui d’un vieillard, a autant d’importance que celui d’un adulte, car l’être humain n’est pas défini à partir de sa réussite sociale, mais à partir de sa présence sur la terre. Ainsi, avant de prendre une décision, on établit le contact de cœur à cœur et d’âme à âme entre chacun, pour être sûr que les décisions soient justes et intègrent la trinité.

Le cœur a-t-il sa place dans l’écologie ?

Qu’il s’agisse de la fonte des glaces, de la crise des migrants ou des Gilets jaunes, quelle place donner au cœur dans un débat politique, écologique ou philosophique, surtout lorsque celui qui est sensible est considéré comme incapable d’administrer ?

Imaginons qu’un enfant échappe à la surveillance de ses parents et tombe dans le lit d’une rivière.

Une jeune maman le voit et se met à hurler pour attirer l’attention d’un passant. Le passant se jette à l’eau pour sauver l’enfant, même s’il sait à peine nager. Un troisième témoin observe la scène, mesure la vitesse du courant, le poids du corps et la probabilité qu’il atteigne le barrage avant l’arrivée des pompiers qu’il appelle de son téléphone portable.

Si le premier témoin n’avait pas hurlé son émotion, le second ne se serait pas jeté à l’eau et le troisième n’aurait pas appelé les pompiers. L’enfant se serait noyé.

Dans la situation écologique dramatique que nous vivons, assez rares sont ceux qui sont capables à la fois d’exprimer sincèrement leur émotion, de se jeter à l’eau et de mesurer la vitesse du courant.

C’est justement l’apprentissage du chaman que de réguler ces trois intelligences en lui pour devenir un être complet. C’est l’apprentissage de toute une vie que de réguler ses trois centres. En fonction des événements, une intelligence prend le dessus sur les deux autres.

Ainsi, qu’il s’agisse des exploitations minières abusives dans les montagnes de Mongolie, de la destruction des forêts amazoniennes, ou de la pollution des océans, on trouve autant de chamans qui réalisent des rituels de protection, que de chamans qui font physiquement barrage sur les chantiers ou qui négocient désormais à l’ONU. Car le chaman cherche en lui la trinité. Il a compris qu’un peuple divisé est avant tout un peuple où chacun est divisé dans son cœur, son corps et son esprit. Voilà pourquoi Greta ne gêne pas plus le chaman qu’il n’est fasciné par elle. Il observe le syndrome. Elle n’est que le reflet d’une partie de lui-même. Greta, ou une autre.

La folie du monde est à l’image de notre propre folie. Parfois, des lanceurs d’alerte dénoncent les feux dans la forêt d’Amazonie, la cruauté contre les animaux dans les abattoirs ou la destruction massive des forêts et des océans. Ils sont essentiels au fonctionnement d’une société. Parce qu’ils suivent leur cœur, là où les politiciens ne sont qu’intellect. Ils encouragent la désobéissance civile, car la tête est devenue folle et l’être a perdu sa tendresse.

Pourquoi Greta gêne-t-elle certains et en fascine-t-elle d’autres ?

Pour le chaman, lorsqu’une personne nous gêne ou au contraire nous fascine, plutôt que de la critiquer ou de l’admirer, c’est une occasion d’observer ce qui se passe en nous.

Ce n’est pas Greta qui gêne ou fascine, mais ce qu’elle reflète de notre personnalité.

Lorsque nous sommes gêné ou fasciné par Greta, c’est pour l’une de ces trois raisons :

– Elle incarne une posture que nous réprimons.

– Elle nous ressemble.

– Elle nous rappelle quelqu’un.

Ainsi, celui qui réprime ses émotions, qui se laisse gouverner par sa tête, ne supportera pas cette adolescente insoumise qui appuie toute sa communication sur la charge émotionnelle, quitte à manquer d’arguments techniques.

Celui qui respecte les codes, les conventions, les obligations et les lois, quitte à se priver lui-même, ne supportera pas les activistes de L214, les Femen ou Sea Shepard, à moins, au contraire, qu’il ne soit fasciné par ces rebelles qui cassent les codes que lui-même subit.

Ce processus de l’effet miroir est la base de toute relation psychologique. Ainsi, si tu veux faire la paix avec chacun, fais la paix avec toutes les parties de toi.

Les chamans ont apaisé leur trinité. Ils ont su conserver leur cœur d’enfant. Ils pleurent quand un arbre est inutilement coupé, ils ont le sens des réalités et ils sont porteurs de solutions d’un point de vue économique.

Greta est une lanceuse d’alerte. Maladroite peut-être, inexpérimentée probablement. Mais elle nous révèle à la partie de nous parfois trop candide, parfois manipulée par notre propre aveuglement.

Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Plutôt que de s’écharper sur l’expression de cette jeune insoumise, pourquoi ne pas laisser notre cœur vibrer à la beauté du monde et à la blessure que nous lui infligeons par notre propre sentiment de séparation ? Car celui qui est coupé de lui-même l’est obligatoirement de son environnement.

La réconciliation de l’homme avec son environnement ne passera que par une réconciliation de l’homme avec sa trinité. C’est ce que nous apprend, sûrement malgré elle, cette image de l’insoumission.

Arnaud Riou

 

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