« C’est le moment de faire votre choix… Je vous écoute… »
Le serveur attend que l’homme visiblement embarrassé se décide.
Il tourne les pages d’un menu qui ne semble pas lui convenir, se gratte la tête…

— C’est tout ce que vous avez dans votre menu ?
— Si je puis me permettre, je vous conseille la tête de veau. Elle est appréciée…
— Oui, j’ai vu, mais, non, ça ne va pas le faire…
— Alors, prenez les pieds de porc.
— Ça ne sera pas possible non plus.

L’homme est mal à l’aise.

— Vous n’avez vraiment que ces deux plats dans votre carte ?
— On peut vous préparer un magret de canard dans son jus, une entrecôte paysanne et même des cuisses de grenouille si vous préférez ?
— C’est que je suis végétarien…
— Ah ! Eh bien, prenez le poulet aux épinards. Vous mangez bien du poulet ?
— Non, je suis végétarien, je ne mange pas d’animaux.

Le visage du serveur se crispe.

— Orientez-vous sur un poisson, une sole meunière, une truite aux amandes… Non ? Vous ne mangez pas non plus de poisson ?— Pas d’animaux, non…
— Des moules, des bulots ?
— Non, ni crevettes ni coquillages, aucun animal à plumes, à poils, à coquille, à sabot !
— Alors vous êtes végétalien… pas végétarien, précise le serveur satisfait.
— Oui, si vous préférez… Je ne mange pas d’animaux quoi…

Le silence devient pesant…C’est l’heure du choix. Soudain, le regard du client s’éclaire !

— Ah, j’ai trouvé ! L’assiette végane ! Je n’avais pas vu. Émincé de carottes sur son lit de riz sauvage, brocolis et cake aux olives… Avec une soupe à la butternut, c’est parfait ça ! Pourquoi ne me l’avez-vous pas proposée ?
— Nous l’avons arrêtée dimanche dernier… Les clients n’en voulaient pas… Bon… Vous choisissez quoi ? J’ai bien entendu que vous êtes végétarien. Mais qu’est-ce que je vous sers ? Tête de veau ou pieds de cochon ?

Un classique de la manipulation est de nous faire croire que nous avons le choix à un endroit où nous ne l’avons pas.

Mais nous nous manipulons nous-même en perdant de vue notre propre pouvoir et en oubliant la force de notre véritable souveraineté.

La démocratie ne se manifeste pas qu’un jour tous les cinq ans. C’est un processus qui se gagne jour après jour. Quant à la liberté, c’est un sentiment qui s’acquiert de l’intérieur. C’est une force, une conscience. Elle disparaît d’elle-même lorsque nous perdons le goût de ce qui vraiment nous anime sur cette terre.

Lorsque nous abandonnons notre souveraineté en matière d’écologie, d’alimentation, d’éducation, de culture, de lieu de vie, d’activité professionnelle, lorsque nous laissons d’autres personnes ou instances choisir pour nous ce que nous devons manger, comment nous devons nous soigner, pour qui nous devons voter, nos systèmes s’épuisent et naissent des simulacres de démocratie. Les lobbys, les personnalités politiques, les centres de pouvoir parallèles se réjouissent de cette souveraineté oubliée.

Le fait que les candidats au premier tour, mais aussi les chanteurs, les joueurs de foot, ou autres célébrités nous transmettent leurs consignes de vote en dit long sur ce que nous avons perdu au fil du temps en matière de démocratie, de souveraineté et de liberté.

Au moment de faire un choix, nous sommes généralement animés par deux élans : l’amour et la peur.
Plus notre cœur est ouvert, moins nous avons peur. Notre choix est assumé, lumineux, inspirant.
Plus nous sommes dans la peur, plus notre cœur se ferme.

Le choix de l’amour est un choix souverain, nous adoptons un modèle de vie, une façon de décider, de nous soigner, de consommer, à partir de nos valeurs. Le choix de la peur est un choix perdant. Nous choisissons par dépit un plat, un lieu de vie, des études, un candidat aux élections.

Lorsque nous choisissons par la peur, nous perdons progressivement notre souveraineté, mais aussi notre foi, notre enthousiasme et notre propre raison de vivre.

On peut faire un choix la trouille au ventre, parce que son horizon nous fait rêver. Le sportif qui se lance dans un nouveau défi, l’entrepreneur qui décide de se mettre à son compte ont souvent peur d’échouer. Mais ils assument leur choix, car celui-ci correspond à leur vocation et à leur philosophie.

Lorsque nous assumons pleinement nos choix, notre vie est plus sereine. Il n’y a plus de « on doit », « il faut ». Il n’y a plus de « corvées », de « tâches » qu’il « faut faire ». Les choix sont naturels et sans effort. Nous comprenons la loi de causalité, chaque cause produit un effet et chaque effet vient d’une cause. Si nous souhaitons vivre dans une maison bien rangée, nous comprenons le sens de faire le ménage le matin. Si nous voulons nous maintenir en bonne santé, nous trouverons la motivation de soigner notre alimentation, de faire de l’exercice… Nous savons pourquoi nous avons choisi. Nous sortons alors de la posture de victime. C’est l’œuvre d’une vie.

La période sanitaire nous a interrogés sur le moteur de nos choix plus qu’aucune autre période de ces dernières décennies.

Qu’est-ce qui a animé tant d’entre nous à se faire vacciner ? Un véritable choix souverain, un petit arrangement, ou la peur ? de perdre son travail, de ne plus pouvoir sortir.

Lorsque ces choix – qui n’en sont pas – sont trop nombreux, nous perdons notre lumière. Lorsque nous générons de vrais choix vertueux, ils nous pacifient. Lorsque nous faisons par dépit un choix qui n’en est pas un, nous ne gagnons pas en sérénité. Nous attendons que l’autre fasse les mêmes choix que nous, nous nous agaçons du fait qu’il ne sache pas choisir, qu’il hésite. Ce processus de choix par dépit entretient tant de conflits dans les cercles familiaux et professionnels.

Sommes-nous conscients que notre choix est souverain lorsque nous commandons un livre chez le libraire du coin plutôt que chez Amazon ? Sommes-nous conscients que nous votons avec notre carte bleue toute l’année ? Sommes-nous conscients que chaque acte, aussi anodin soit-il, a des répercussions sur l’économie, sur l’écologie, sur notre environnement ?

Certains choix sont des dilemmes (deux options incompatibles : je ne veux pas me faire vacciner, mais j’ai besoin de mon pass pour voyager), d’autres sont des trilemmes. Nous n’avons pas deux options, mais trois, dont l’une est incompatible avec les deux autres.

Beaucoup ressentent ce trilemme à l’approche des élections.

  • Je ne veux pas repartir pour cinq ans avec ce président sortant.
  • Je ne veux pas voter pour cette candidate.
  • Je ne veux pas ignorer mon droit de vote durement acquis.

Un trilemme est une impasse qui met en avant la fragilité de tout un système qui montre son incohérence. Pour sortir de ce trilemme, ce n’est pas alors pas tant de choisir le « moins pire » qui est important que de prendre conscience de ce qui l’a généré.

L’économiste Dani Rodrik s’est illustré en mettant en avant le trilemme qui porte désormais son nom : le trilemme de Rodrik. Selon lui, la mondialisation nécessaire à l’évolution de l’économie, la souveraineté nationale et la démocratie forment un trilemme et sont donc incompatibles.

Il faut alors sacrifier l’un des piliers du triangle : la mondialisation, la souveraineté nationale, ou la démocratie.

Ces dernières années, l’Europe a privilégié une économie fédératrice. Une monnaie unique, des lois votées à Bruxelles pour réglementer nos quotas hexagonaux. Elle a, du coup, fragilisé notre souveraineté nationale et notre démocratie.

La Chine a résolu à sa façon son trilemme de Rodrik en privilégiant une mondialisation sans complexes et une gouvernance supranationale. Elle a pour cela clairement éradiqué la démocratie en imposant le crédit social. C’est ce qu’on appelle la camisole dorée.

Résoudre un trilemme, ce n’est pas tirer à la courte paille l’option que nous allons finalement choisir, celle qui serait la moins mauvaise. Car en agissant ainsi, un autre trilemme plus insoluble encore se représentera. Nous avons besoin de méditer en profondeur sur le système qui a généré ce trilemme. Un système obsolète, pervers et décadent. Nous avons besoin de retrouver la congruence de chacun de nos actes.

« On ne change pas un système en place en s’y opposant, disait Einstein, mais en créant un nouveau système qui rende le précédent obsolète ». C’est donc jour après jour que nous pouvons restaurer un système vertueux dans lequel chacun soit souverain, libre, conscient et solidaire. Un système qui intègre l’écologie, grande absente de ce scrutin, mais aussi l’écologie relationnelle, la conscience du tout et de chaque partie du tout.

Puisse cette période chaotique nous rappeler chacun à notre souveraineté et vocation, celle d’être un véritable gardien d’une humanité tellement fragilisée par des siècles d’égoïsme, d’ignorance et de violence.

Arnaud Riou

suffrage
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