Photo @Gwladys Louiset

 

Le brown out, une nouvelle pathologie qui nous vient des États-Unis… 

Vraiment ?

J’anime aujourd’hui un stage pour des managers d’une grande entreprise du CAC 40. Comme je suis un peu en avance et qu’il y a un rayon de soleil, je m’offre un thé à l’une des terrasses du parvis de la Défense, à une heure où chacun court jusqu’à sa tour. Il est 8 h 30. Le journal du jour attire mon attention : la Gazette de la Défense propose un article d’une page complète sur un fléau dont on parle de plus en plus dans les bureaux des DRH : le brown out.

Après le burn out, le brown out – ce nouveau terme dont nous ignorions tout il y quelques mois – nous viendrait des États-Unis. Le brown out, littéralement « baisse de courant », est la pathologie la plus répandue dans le monde de l’entreprise et frappe, ici à la Défense, plus qu’ailleurs, les salariés des nombreuses sociétés établies dans cette partie du département, sur ces grandes terrasses où chacun rivalise dans un esprit de compétition et de comparaison.

Cette expression de brown out est née aux États-Unis il y a quatre ans. Elle occupe une place centrale dans le milieu professionnel puisqu’elle touche le manque de sens. Exercer un métier qui n’a pas de sens rend physiquement et psychologiquement malade… On le découvre, ou plutôt, on commence à l’admettre scientifiquement. Dans la ligne de mire des RH : les bullshit jobs, l’absurdité des injonctions paradoxales, la course frénétique et aberrante vers une quête du « toujours plus », le manque de reconnaissance.

Obtenir davantage de marge, plus de CA, plus de rentabilité, plus d’efficacité, oui, mais pour quoi ? Dans quel sens ? Pour contribuer ensemble à construire quel monde ? Quête déraisonnable d’une croissance mécanique et vaine, puisque, coupée du sens, cette recherche de performance et d’encore-plus est aussi stérile que toxique.

Chercher à aller plus vite, à être le plus grand si on est basketteur est compréhensible, mais quel intérêt pour un skieur, un danseur, ou un pianiste ? Sans cette intégration du sens, les salariés s’épuisent à vouloir courir vers le toujours-plus. Or, les managers et dirigeants manquent d’arguments pour donner du sens à leur vision. Ils manquent d’arguments car ils se coupent de la dimension philosophique et spirituelle de l’être humain, celle qui aspire naturellement à s’élever. On ne s’élève pas pour être plus haut, mais pour se fondre dans le grand tout, dans le divin.

Être le meilleur du monde n’a pas de sens si nous ne cherchons pas à être le meilleur pour le monde.

Alors d’où vient le brown out, et quelles en sont ses causes ?

Elles sont faciles à comprendre dans l’univers de l’entreprise de plus en plus isolé du reste du monde. Notre société ne souffre pas d’un manque d’intelligence, mais d’un manque de liens entre nos différentes intelligences. Or, ce vieux monde qui s’effondre meurt de sa propre séparation. On ne peut soigner le cœur sans prendre soin du foie, tous les organes sont liés. On ne peut prendre soin des rivières sans prendre soin des océans. Océans et rivières sont liés à la pluie comme à nos larmes. L’élément eau est celui qui draine la terre comme les humains qui la peuplent.

Face à la mutation historique que nous vivons, ce n’est que dans une approche holistique que nous trouverons les réponses à nos souffrances. On ne peut parler d’économie sans parler d’écologie, on ne peut parler d’écologie sans aborder la dimension spirituelle. On ne compte pas les arbres comme on compte les trombones ou les lignes sur un tableau Excel. En effet, quel rapport entretenons-nous avec l’environnement ? Le considérons-nous comme une ressource, ou estimons-nous appartenir à cet environnement ? C’est une question spirituelle. On ne peut parler de bénéfice sans en revenir à l’étymologie et sans évoquer le maléfice. Chercher à faire du bien sur un plan et en détruire un autre. Chercher à aller plus vite pour faire plus mal ou chercher à se développer économiquement, quitte à créer des désastres écologiques ou humains. Lorsque nous créons plus de maléfice que de bénéfice, notre entreprise ne peut être ni pérenne ni sereine.

Regarder le monde d’un regard holistique, c’est intégrer dans nos décisions managériales la dimension tant économique qu’écologique, spirituelle, humaine, culturelle et philosophique, car toutes ces dimensions cohabitent sur différents plans de notre quotidien. Tous les sages que j’ai rencontrés à travers mes voyages nous enseignent cette valeur holistique, systémique.

Le brown out explique en partie le fait qu’aujourd’hui 54 % des Français se sentent malheureux dans leur métier. Ils reproduisent tous les jours une routine. Ils se tuent à la tâche sans savoir où ils vont. 

Il est bientôt 9 heures. Je paie mon thé, pose le journal et rejoins la tour de la Défense où un groupe de managers m’attend pour un séminaire que j’anime durant deux jours. Aujourd’hui, bien qu’il soit question de management, de communication, je sais que je vais parler de pleine conscience, de méditation, de cœur et de sagesse. Car c’est mon approche depuis vingt ans. Je ne cesse, quotidiennement, à travers mes ouvrages, mes stages, mes conférences, d’établir des ponts entre la sagesse des peuples premiers et le monde moderne.

Dans les années 90, ces messages étaient plus difficiles à recevoir. Parlait-on de méditation dans une entreprise, et on se faisait taxer de gourou. Parlait-on de cœur dans les affaires, et on s’entendait dire qu’on n’est pas dans un monde de Bisounours. Mais aujourd’hui, la souffrance est telle que les salariés et leurs managers s’ouvrent à ces visions. On renomme, on baptise. La méditation, ou pleine conscience, étant trop connotée « spirituel », on rebaptise en mindfulness qui fait plus « corporate ». Aujourd’hui, on parle de brown out pour évoquer plus pudiquement la mission de l’âme, cela fait plus professionnel. Mais c’est bien d’âme que nous parlons, et d’amour. En vendant son âme au diable du profit, l’être humain périclite à vue d’œil. 

Il suffit parfois de packager un terme différemment, de l’angliciser, pour le rendre plus moderne. Il faut parfois attendre le chaos et la souffrance pour que les uns et les autres soudain se montrent plus ouverts, plus curieux. Pourtant, la performance se conjugue au bien-être. Le développement des structures est compatible avec celui des hommes qui les composent. Mais il y a des prérequis.

Je crois profondément que la crise que nous traversons est une magnifique occasion qui nous est offerte de reconsidérer notre rapport au travail (dont l’étymologie vient du latin tripalium, nom donné à un tabouret utilisé dans la torture au Moyen-âge). Cesser de travailler pour plutôt commencer à œuvrer à la création d’un monde plus conscient, plus sage et plus humain…

Et si c’était là le message de cette maladie de la quête de sens ?

Arnaud Riou est enseignant spirituel et conférencier.

Il est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, dont Les nouveaux sages, ou comment nous réenchantons le monde, pour le découvrir, cliquez ici.

 

 

 

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